Bille en tête

Nommée cet été à la tête de l’Hôpital Louis-H.-Lafontaine, Denise Fortin estime que les gens atteints de maladie mentale devraient jouer leur rôle dans la société. Pour le bien de tous.

Denise Fortin est d’abord une femme de terrain. Pendant 14 ans, elle a dirigé un centre de crise en santé mentale. Les « fous », comme elle les appelle, elle a commencé à les écouter à 22 ans. Et n’a jamais cessé depuis. « Le but de l’écoute, c’est de permettre à l’autre de trouver sa voix (et sa voie) pour qu’il ou elle participe à la vie en société », affirme-t-elle. Car c’est bien là l’obsession de cette psychologue passionnée : combattre la marginalisation des malades. Mais attention, lorsqu’elle parle de droits, la nouvelle directrice générale de l’Hôpital Louis-H.-Lafontaine, à Montréal, évoque du même souffle les responsabilités du patient.

« Les gens souffrant de maladie mentale doivent pouvoir jouer un rôle dans la société, afin de ne pas se sentir en permanence dans la marginalité. Ce n’est pas parce qu’on a une maladie qu’on ne peut pas apporter sa contribution. Par exemple, il y a moyen de travailler sans avoir un emploi à temps plein. Les patients doivent pouvoir développer d’autres liens que ceux qu’ils entretiennent avec leur thérapeute. Autrement, ils seront emprisonnés dans les soins qu’ils reçoivent. Ils ne seront que des malades, et nous, les membres du personnel, ne serons que des gestionnaires de dossiers. Et ça, ça ne me convient pas. » Depuis qu’elle a pris la direction de l’établissement en juillet dernier, à 53 ans, Mme Fortin répète volontiers que la gestion n’est pas un but en soi, mais un moyen de faire du bien aux gens.

N’empêche. En 2012, les défis en santé mentale sont gigantesques. Certes, les connaissances dans ce domaine ont explosé au cours de la dernière décennie. Les recherches ont apporté un éclairage inédit sur le fonctionnement du cerveau, ce qui laisse présager des traitements plus adéquats. Mais, ô paradoxe, ces avancées scientifiques n’ont pas éradiqué les tabous et les préjugés entourant la maladie mentale. Précisez dans votre CV que vous avez fait une dépression qui vous a empêché de travailler pendant deux ans, et voyez si les employeurs seront magnanimes…

Cette stigmatisation nuit à la guérison, rappelle Denise Fortin, première femme à diriger l’hôpital depuis sa laïcisation il y a 40 ans. « Au Québec, nous avons un lourd passé de rupture en psychiatrie. Cette approche consiste à étiqueter à perpétuité le patient, qui traîne son dossier comme un boulet pour le reste de ses jours et qui n’est que ça : un malade mental. Pourtant, cet homme ou cette femme essuie des peines d’amour, a mal au cou, fait du diabète. A une vie, quoi. » S’il n’en tenait qu’à Mme Fortin, chaque citoyen — et elle insiste sur ce mot — aurait sa petite place dans la société.

Des ennuis de la désinstitutionnalisation

Mais les choses ne sont pas aussi simples. Car cette volonté de réinsertion s’est accompagnée d’une désinstitutionnalisation massive des patients, qui s’est accélérée au tournant des années 1990. Ainsi, l’Hôpital Louis-H.-Lafontaine n’héberge aujourd’hui que 100 patients. Les 350 autres lits accueillent des patients en crise pour une courte période. En revanche, on y gère 1 500 places dans des foyers de groupe, des familles d’accueil, des foyers du Directeur de la protection de la jeunesse, des appartements supervisés, etc. Plus de 5 000 patients « actifs » reçoivent des soins dans les cliniques de l’établissement.

Pour Mme Fortin, les personnes atteintes de maladie mentale vivent elles aussi des peines d’amour, des douleurs physiques… Elles ont une vie! 

Mais, on le sait, le retour dans la société cache beaucoup de détresse. Car entre la vision rêvée et la réalité, le fossé peut être abyssal. Le manque de foyers et de familles d’accueil pour les jeunes, l’absence de soutien familial, les ressources budgétaires en décroissance, le peu de souplesse des employeurs : voilà autant d’obstacles sur la route de la réinsertion sociale.

Mme Fortin a trop d’expérience pour faire l’autruche. Elle est la première à reconnaître que la désinstitutionnalisation peut être difficile. Pourtant, elle espère trouver un foyer à la majorité des 100 patients résidant à l’hôpital. « Recevoir son repas sur un plateau, ce n’est pas naturel », résume-t-elle.

En juin dernier, lorsqu’un patient a agressé un employé dans une unité de soins de l’Hôpital Louis-H.-Lafontaine, plusieurs membres du personnel ont resserré les règles et réduit les permissions de sortie. Mme Fortin, elle, n’a pas bronché. « Quand il y a une agression, on a l’impression de ne pas avoir été assez vigilants. Mais c’est rarement le cas. C’est pourquoi il faut parler entre employés, cesser d’avoir peur des conséquences de notre approche. De plus, il faut prendre garde d’emprisonner le patient dans une relation thérapeutique dans laquelle, soit dit en passant, le thérapeute a autant besoin du patient que ce dernier du thérapeute », prévient-elle.

L’ère des femmes

Denise Fortin n’est pas la seule femme à diriger un hôpital psychiatrique. On pourrait même parler d’une nouvelle tendance. En janvier 2012, Lynne McVey prenait la tête de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal. Deux mois plus tard, Carolle Martin était nommée directrice de l’Hôpital Rivière-des-Prairies, un centre hospitalier de soins psychiatriques pour enfants et adolescents. Comme Mme Fortin, ces femmes bardées de diplômes ont acquis une solide formation en gestion et partagent une carrière en lien constant avec les patients : Mme McVey comme infirmière, Mme Martin comme infirmière et psychologue. C’est tout un changement dans un domaine qui fut longtemps la chasse gardée des hommes, du moins aux plus hauts échelons.

Dans les années 1960, lorsque la psychiatrie a pris son envol au Québec, le psychiatre était le seul maître à bord. Et peu de femmes se dirigeaient vers cette spécialité (9 % des psychiatres étaient des femmes en 1978, contre près de 50 % aujourd’hui). Mais ce qui a surtout changé, c’est que les soins en santé mentale nécessitent maintenant la contribution de nombreux professionnels, des criminologues aux travailleurs sociaux, en passant par les infirmières et les psychologues. Des domaines où les femmes dominent.

Cela dit, au siècle dernier, à une époque où les « aliénés » étaient laissés à eux-mêmes, ce sont des femmes qui recevaient les malades à l’Hospice Saint-Jean-de-Dieu (ancien nom de l’Hôpital Louis-H.-Lafontaine) : les religieuses de la congrégation des Sœurs de la Providence. Le gouvernement leur versait 100 $ par année par patient, et 3,12 $ pour chaque décès! « Ces femmes étaient extraordinaires, rappelle Denise Fortin, qui n’hésite pas à se réclamer d’elles. Aujourd’hui, les femmes reprennent leur place. Nous devons diriger en phase avec ce que nous sommes : habitées par un souci de prendre soin. »

SOURCE : Gazette des femmes / Paule des Rivières, 29 octobre 2012